Le rugissement des bulldozers couvrait tous les autres bruits. L'immense chantier de la future zone commerciale Saint-Anne couvrait 18 hectares, et ce qui avait été une petite mais luxuriante forêt était à présent sous le joug des hommes et de leurs machines. Marteau-piqueurs, pelleteuses, bulldozers, toute la panoplie était là. Le chantier avançait vite, on espérait inaugurer le centre commercial et son parking souterrain d'ici l'année prochaine. Le promoteur visitait régulièrement les lieux, arborant cet étrange mélange de satisfaction et d'avidité commun aux gens de son espèce. Lui ne voyait pas la boue, ni le métal tordu ; l'image des splendides bâtiments qui se dresseraient bientôt là se superposait sur ses rétines à celle de ses relevés bancaires, de plus en plus opulents. Il faudrait qu'il pense à ouvrir un compte bancaire en Suisse. La consécration.
S'il visitait aussi régulièrement le chantier, ce n'était pas seulement pour se féliciter de son initiative heureuse, du flair inespéré dont il avait fait preuve en achetant ce terrain quelques années auparavant, avant que ne soit décidé le passage, juste à côté, de la nouvelle bretelle du périphérique. Non, s'il venait ici aussi souvent, c'était pour houspiller les chefs de chantier, les maintenir sous pression, histoire qu'ils finissent dans les temps. Un concurrent redoutable sévissait dans la région, et il n'était pas question de se laisser doubler. Les ouvriers avaient donc pour consigne de foncer... Quoiqu'il arrive.
Le Max en question glissa son postérieur imposant hors de sa cabine, et se laissa couler jusqu'au sol. Vétéran du chantier, il appréciait assez peu les interruptions incessantes des « p'tits nouveaux avec deux mains gauches », selon ses propres termes. Il rejoignit Albert dans l'excavation toute fraîche, à l'emplacement du futur parking souterrain. Tout au fond, Albert était debout et se dandinait, assez mal à l'aise.
Albert s'éloigna en grommelant. Ce truc était bizarre, ça, il en était sûr. Ca ne ressemblait pas à une tige filetée, mais alors pas du tout. Et puis une tige métallique prise dans les chenilles ne se planterait pas aussi profondément, et à 90° du sol en plus. Mais bon, Max avait raison, il fallait avancer. Soit. Il avancerait.
Il se hissa dans la cabine de sa pelleteuse et reprit le travail. Une heure plus tard il s'arrêtait face à la tige. Il avait creusé sans oser la toucher, et maintenant il fallait évacuer le petit monticule qui était resté intact tout autour. Il imaginait déjà les commentaires railleurs que Max ne manquerait pas de faire s'il avouait qu'il n'osait pas s'en approcher. Pour éviter les remarques désobligeantes des gars du chantier, qui le poursuivraient pendant des mois s'ils le voyaient hésiter, Albert s'élança sur la tige de toute la puissance de son moteur. Arrivé à 2 mètres du « truc », il eut cependant une réaction typiquement humaine : il ferma les yeux, et serra les fesses. Il tendit l'oreille, guettant le grincement métallique qui lui indiquerait la destruction de cette tige étrange, signal qu'il pouvait rouvrir les yeux. Il fut déçu. Sa pelleteuse ne broya pas l'objet comme prévu ; elle s'arrêta net, brutalement stoppée dans son élan. Albert, qui ne s'y attendait pas, fut projeté en avant, et sa tête rebondit avec un bruit sourd sur le tableau de commande. Il s'évanouit.
***
Quand Albert reprit connaissance, un attroupement s'était formé autour de lui. Le bruit du choc métallique avait rameuté les plus curieux. Il avait été allongé sur le sol et Max était à côté, assez embarrassé.
Albert et Max se mirent donc à creuser tout autour de la tige. Le travail n'était pas particulièrement pénible, car la terre était meuble dans cette zone. Ce qui était étrange en soi, d'ailleurs, car à la profondeur où ils creusaient ils auraient déjà dû tomber sur les strates géologiques, de la roche sédimentaire... Mais non, toujours cette espèce de terre friable. Les jours passaient, et les infortunés n'en voyaient pas la fin. Leurs femmes avaient beau trouver l'idée excellente (« un peu de sport ne te fera pas de mal mon chéri »), eux, ils commençaient sérieusement à se lasser. Les ampoules avaient progressivement laissé la place à des cals rugueux sur leurs mains, les pauses bières se multipliaient, les brouettes étaient de moins en moins remplies, et ils avaient même piqué un parasol pour pouvoir s'abriter du soleil brûlant. Jusqu'à ce que...
Après une bonne bordée de jurons bien sentis, dont certains n'avaient pas été utilisés depuis la fameuse fois où son grand-père avait tenté d'enfoncer un clou minuscule avec un marteau énorme, Albert finit par se lever pour constater ça par lui-même. Effectivement, ça s'élargissait. Et bien, en plus. En pyramide. Albert poussa un soupir profond. Il reprit sa pelle, se campa en face de Max, et après un hochement de tête dépité, ils se remirent à creuser en cœur, pour dégager la forme pyramidale.
***
A la fin de la journée, Albert et Max virent une camionnette blanche se garer devant l'entrée du chantier. Des hommes en blouse blanche et à l'air un peu ahuri en sortirent, se bousculant mutuellement. Des lunettes volèrent, des jurons fusèrent, mais ils finirent par sortir leur matériel intact, presque par miracle.
Le plus empressé des géologues, visiblement pressé d'examiner l'anomalie qui lui avait été signalée récemment, se hâta un peu trop et ne vit pas la tranchée qui traversait le chantier de part en part. Il dégringola dans la grande fosse et se releva avec l'air étonné de qui vient de découvrir les lois de la pesanteur. Le billet changea de main.
Les scientifiques, géologues essentiellement, arrivèrent auprès de l'objet de leur convoitise sans trop de chevilles tordues. Ils demandèrent à Albert de raconter une nouvelle fois de quelle façon il avait découvert la tige métallique (« Ben euh, chuis comme qui dirait tombé dessus, voyez... »), puis étudièrent avec intérêt la forme pyramidale qui apparaissait à sa base. L'un d'eux, chimiste de son état, sortit un tube à essai, qu'il déboucha, puis une petite lime pour gratter la surface de la tige et en prélever quelques échantillons. Il commença par appliquer l'outil très précautionneusement sur l'objet, craignant de le détériorer. Devant la résistance du matériau, il força légèrement. Puis se mit à gratter de toutes ses forces. Suant et soufflant, il retira sa blouse, remonta les manches de sa chemise, et s'acharna sur la surface mystérieuse. Devant son manque de résultat, il chercha du regard un gros costaud et lui confia sa lime en lui expliquant ce qu'il fallait faire. Le bodybuildé, heureux qu'on lui confie une telle responsabilité, usa de toute sa force pour entamer ce matériau si solide. Tellement, d'ailleurs, qu'en quelques minutes l'outil était devenu absolument lisse, ayant perdu toute sa rugosité à cause de l'abrasion forcée à laquelle il avait été soumis. Voyant que les ouvriers commençaient à franchement se marrer, le scientifique se vexa. Il récupéra ce qu'il restait de son instrument, congédia rudement l'ouvrier qui faisait deux fois son poids, et sortit un petit carnet sur lequel il nota : « Objet particulièrement résistant. Impossible d'entamer sa surface pour prélever des échantillons de matière. Revenir avec du meilleur matériel »
Ces constatations faites, et après que l'objet fut mesuré et photographié sous toutes les coutures, les scientifiques remontèrent dans leur camionnette (deux blessés légers) et repartirent dans leurs laboratoires. Ils avaient des prélèvements de terre dans les mallettes, et des questions plein la tête...
***
Une semaine passa. Albert et Max avaient à présent dégagé l'équivalent d'une petite pyramide aux angles doux et lisses, surmontée d'une « antenne ». La foule autour du chantier se pressait de plus en plus nombreuse, et à présent la communauté scientifique était plus qu'intriguée. Le scientifique à la lime était revenu, et malgré tous ses efforts ainsi que son nouveau matériel il avait été incapable de ne serait-ce qu'égratigner la pyramide ou sa tige. Les photos de l' « atypique » se multipliaient, les journaux surenchérissaient de titres ridicules : « Un immense émetteur extra-terrestre » « Les dinosaures écoutaient-ils la radio ? » « Les Atlantes sont-ils à l'origine des pyramides ? ».
Imperméables à toute cette agitation, Albert et Max creusaient, creusaient toujours. Seulement cette fois, plus de bières, il y avait la télé. Le promoteur avait été interviewé, déclarant fièrement « avoir toujours été féru d'archéologie ». C'était un grand honneur pour lui, cette énigme sur son terrain. Non, bien sûr, on n'allait pas construire dessus. Pas fou. Les plans avaient été changés, le futur parking allait se déployer autour, permettant aux milliers (millions !) de touristes curieux de venir contempler la mystérieuse pyramide. Une entrée gratuite ? Ahem. C'est qu'il faut rembourser les investissements, vous comprenez, promouvoir la région...
Après de nombreuses et hypocrites poignées de mains, il avait été décidé que trois archéologues chevronnés viendraient épauler Albert et Max. Histoire qu'ils ne fassent pas de bêtises quoi. Que tout soit fait dans les règles... Mais nos deux compères n'étaient pas dupes. Dès que le travail de terrassier serait terminé et que la partie intéressante commencerait, ils seraient évincés du site, ils en étaient sûrs. Des égyptologues étaient certainement déjà en route, pour valider ou non l'hypothèse d'une véritable pyramide. La communauté scientifique internationale prendrait bientôt les choses en main... Il fallait qu'ils se dépêchent, s'ils voulaient profiter au maximum de leur gloire éphémère.
Ils redoublaient donc d'efforts. La terre friable, semblable à du sable, ne leur opposait aucune résistance. A présent que les archéologues étaient là, il fallait dégager la pyramide, surnommée l'Atypique par la communauté scientifique, couche stratigraphique par couche stratigraphique. On leur avait expliqué : on enlève strate par strate, comme sur les gâteaux où on mange le chocolat d'abord, et le biscuit ensuite. Entre chaque niveau, on prend des photos. Albert était devenu expert en photos, même s'il ne voyait vraiment pas ce qui distinguait un niveau d'un autre. Il avait vite compris quelle lumière il fallait, comment utiliser le théodolite et sa mire, et tous ces trucs qui passaient largement au-dessus de la tête de Max. Alors Max se contentait de creuser, le plus efficacement possible. Et, ma foi, cette organisation fonctionnait assez bien.
La pyramide grandissait d'heure en heure, et de jour en jour. Elle n'était en fait pas si miniature que ça. Bien sûr elle n'arrivait pas à la cheville de la pyramide de Kheops, mais elle devenait méchamment imposante. Et puis tellement lisse ! Le même matériau composait la tige et la pyramide, plus dur que du métal, et lisse comme du verre. Il était transparent et opaque à la fois : comme si de la fumée avait été enfermée dans du verre, un brouillard si dense qu'il en serait devenu impénétrable... Quand les rayons du soleil se posaient sur cette pyramide, à la mi-journée, des couleurs iridescentes se déployaient, la transformant en un bijou somptueux. Max passait souvent son temps libre à la fixer, se demandant avec quoi elle avait été construite... Et surtout... Qui l'avait construite. Il ne croyait pas aux extra-terrestres. Ni à l'Atlantide d'ailleurs, s'il y avait un continent englouti quelque part on l'aurait déjà trouvé n'est-ce pas ? Les archéologues n'avaient pas pu répondre à ses questions. Enfin si, pour être exact, ils l'avaient fait, mais avec des termes vagues et embrouillés, leur façon à eux de dire qu'ils n'en savaient rien sans vraiment l'avouer. S'ils continuaient à creuser, ils allaient bientôt atteindre la profondeur du Trias, qu'ils avaient dit. Le Trias, c'est le tout début de l'ère des dinosaures, ça il le savait, son petit Alex adorait les dinosaures, il parcourait les musées avec lui. Mais un bâtiment, à cette époque ? Enfin quoi, on voit mal un T-Rex se construire une cabane, pas vrai ? Et encore moins une pyramide... Alors il s'interrogeait, rêveur... Et creusait de toutes ses forces, de toute son âme, dans sa hâte de trouver des réponses à ses questions.
Les cris d'Albert interrompirent sa rêverie :
« Max, Max viens voir, allez grouilles-toi vieux ! »
Max courut vers l'endroit où se tenait Albert. Cette partie-là avait bien avancé, Albert débordait d'énergie ces derniers jours. Plusieurs mètres cubes de terre avaient disparu pendant la rêverie de Max. Albert lui indiquait une partie sous la pyramide, une partie... Quoi ? C'était une surface verticale qui venait d'être dégagée ! La pyramide était perchée sur un immense socle rectangulaire, qui semblait s'enfoncer très profondément dans le sol...
« Les gars, c'est pas une pyramide... C'est le haut d'une gigantesque tour ! »
1. JO Le 08/02/2009 à 23:55
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