Chapitre 2

« COMMENT CA ELLE A REFUSE ? »

Le poing massif du Général Delo s'écrasa sur la table avec fracas. Son visage rouge et congestionné exprimait toute sa fureur. Face à lui, les deux soldats se recroquevillèrent imperceptiblement. Ils étaient habitués au caractère soupe-au-lait de leur supérieur mais aujourd'hui, sans doute à cause des multiples défaites qu'il venait d'encourir, le Général semblait bouillir de l'intérieur, prêt à exploser. Le plus grand des deux osa reprendre la parole assez vite, il savait par expérience que dans ces situations-là, il ne fallait pas en plus impatienter les gradés :

Les deux soldats tournèrent les talons et quittèrent la tente des officiers à grandes enjambées, luttant de toutes leurs forces contre l'envie de s'enfuir en courant. Au moins, le message était clair. Ils ne pouvaient revenir sans cette maudite tête-de-mule, même s'ils devaient la capturer et la ligoter pour cela. La partie s'annonçait rude. Avec un soupir, les deux recrues entrèrent dans la tente réservée à l'armement ; ils avaient intérêt à bien s'équiper pour cette chasse qui promettait d'être infernale...

***

Meleann, agenouillée dans les fougères, observait les deux militaires qui venaient de mettre pied-à-terre devant sa maison. Ces imbéciles étaient revenus, et ils frappaient à sa porte d'un air candide. Comme si elle était restée sagement chez elle à les attendre. On engageait vraiment n'importe qui dans cette armée.

Reculant avec précaution pour ne pas trahir sa présence, elle ramassa sa lance et reprit furtivement le chemin de son refuge. Tout l'armement que les soldats transportaient avec eux, visible sur le dos de leurs montures, n'augurait rien de bon ; cette fois, il en faudrait plus pour leur faire peur, ils semblaient déterminés.

En silence, elle se faufila entre les rochers qui camouflaient l'entrée de son repaire. La chute d'eau, juste à proximité, émettait un bourdonnement incessant bien utile pour couvrir les bruits qu'elle pouvait émettre par maladresse ; les embruns de la cascade, qui rendaient les rochers humides et glissants, lavaient aussi toutes les odeurs. Personne ne parviendrait à remonter jusqu'à cette caverne, à moins de l'apercevoir y pénétrer. Et pour ça, il faudrait se lever tôt. Un sourire carnassier naquit sur le beau visage de Meleann : les pauvres, ils n'avaient aucune chance contre elle...

***

La nuit bourdonnait de vie. La forêt ancestrale qui abritait le domaine de Meleann était particulièrement luxuriante, les végétaux et les animaux foisonnaient ; c'est bien pour cela qu'elle avait choisi de s'installer ici, comme tous ceux de son clan. Son clan... Ou ce qu'il en restait. Une attaque éclair, une nuit de pleine lune, avait suffit pour transformer en torches les maisons de bois et de feuillage. Et leurs habitants avec. Meleann ne devait sa survie qu'à la position isolée de sa demeure, quasiment camouflée par les arbres millénaires et des brassées de fougères géantes. Les cris des malheureux l'avaient réveillée, mais il était déjà trop tard. Le temps qu'elle parvienne jusqu'à la rivière, pour puiser de l'eau salvatrice, les habitations s'étaient écroulées, réduites en cendres. Impuissante, Meleann avait lâché ses seaux et s'était effondrée à genoux, les larmes ruisselant sur son visage, dessinant des sillons sur ses joues. Elle n'avait trouvé aucun survivant. C'étaient des familles entières qui avaient péri cette nuit là, des dizaines de vies qui s'étaient subitement consumées. Les lâches. Incendier un village endormi, un village qui se contentait de suivre paisiblement le train-train de sa vie quotidienne... Il n'y avait même pas de sentinelles ; jamais son clan n'avait pensé faire partie des cibles de l'ennemi. D'ailleurs, quel ennemi ? Son clan n'avait jamais démontré sa fidélité à l'un ou l'autre des camps de cette maudite guerre. Sa position, en retrait dans une vaste forêt, lui avait jusqu'ici permis de conserver une neutralité bienveillante. Il ne participait pas à la guerre, et soignait les blessés des deux parties. Bien sûr, on avait essayé de les amadouer, de les convaincre qu'une cause était plus juste que l'autre ; au grand dam des deux armées, cela n'avait pas fonctionné.

Si les armées ennemies avaient tellement tenu à ce que le clan de Meleann rejoigne leurs lignes, c'est parce qu'il était doté d'une caractéristique très intéressante : ses membres étaient capables de communiquer avec tous les êtres vivants, qu'ils soient animaux ou végétaux. Non à l'aide d'un langage parlé, bien évidemment, mais grâce à un ensemble de phéromones, d'observations, et une espèce de conscience aigüe de l'autre qui n'avait été retrouvée nulle part ailleurs. Les Sensitifs, voilà comment ils étaient appelés à travers le monde. Et Meleann était l'une des meilleures. Elle arrivait à amadouer les grands fauves avec une facilité déconcertante ; les arbres lui disaient où était caché ce qu'elle cherchait. Elle ferait donc une parfaite espionne et une guerrière de grande valeur, dirigeant une unité de combattants aux griffes et aux crocs acérés. Seulement voilà, Meleann n'avait aucune envie de rejoindre l'armée, elle était pacifique et n'était pas du genre à aimer recevoir des ordres. Les émissaires étaient devenus de moins en moins nombreux, les armées avaient semblé se résigner... Jusqu'à ce que l'incendie ne vienne démentir ce jugement un peu trop hâtif. Et qu'étaient apparus ces deux soldats à sa porte un bon matin.

 Qu'est-ce qui lui garantissait que les deux andouilles qui avaient planté leur tente devant chez elle n'avaient pas fait partie du commando incendiaire ayant attaqué son village ? Assise dans sa grotte, ruminant de sombres pensées, elle décida d'effrayer ces soldats une bonne fois pour toutes, pour qu'ils repartent chez eux. Elle se leva d'un bond souple et sortit de sa cachette.

***

Reyk, le plus expérimenté des deux soldats, montait la garde devant la petite tente qu'il partageait avec son collègue. Il était nerveux. La forêt bruissait sans interruption, elle devait grouiller de sales bêtes et de pattes visqueuses. Cette activité nocturne était opressante. Et dire que cette bougresse comprenait tout ce qui s'y passait ! C'était insensé, deux simples lanciers contre une Sensitive en milieu forestier, le Général perdait la tête ! S'ils arrivaient à la débusquer du terrier où elle se cachait, et rien n'était moins sûr, ils devraient encore combattre tous les animaux qu'elle leur enverrait. Les rumeurs disaient même que les Sensitifs arrivaient à convaincre les arbres d'agripper les braves gens dans leurs branches griffues, de les faire trébucher avec leurs racines, de les étrangler avec leurs lianes... Il frissonna. Contes de mégères que tout ceci ! Du moins il l'espérait...

Un bruit soudain lui fit brusquement tourner la tête. Les deux quadrupèdes qu'ils avaient utilisés pour parvenir jusqu'ici, des mouroks, gros lézards sans cervelle mais à la foulée rapide, semblaient agités. Les pattes avant entravées, ils piétinaient le sol en essayant de gagner un point précis. Reyk plongea la main dans la tente, attrapa le pied botté de son collègue et le secoua pour le réveiller :

« Nerm, debout ! Les mouroks ont senti quelque chose. Elle doit être tout près ! »

Nerm se redressa en grommelant et essaya de discerner ce qui avait alarmé son ami. Effectivement, les placides animaux semblaient inquiets, leur tête massive se tournant comme s'ils essayaient de percevoir un bruit ténu : elle devait leur parler. Il fallait agir vite, avant qu'elle n'ai le temps de les retourner contre leurs maîtres ; si les mouroks étaient d'un naturel docile, ils étaient néanmoins des bêtes aux corps massifs et aux vastes pieds. Nerm ne tenait absolument pas à essuyer une de leurs charges, ou même un coup de queue. Reprenant le ton de chuchotement empressé qu'avait utilisé son camarade pour l'alerter, il suggéra d'encercler l'ennemi pendant qu'il était occupé avec les animaux. Lui irait à gauche, et Reyk passerait par la droite. Ils devaient être redoutablement silencieux, sinon l'effet de surprise serait gâché.

Ils quittèrent donc la lumière bienfaitrice du feu de camp pour se couler dans le noir, l'arme au poing. Le Général voulait la Sensitive vivante, mais des blessures mineures ne poseraient pas trop problème ; Nerm savait très bien qu'elle ne se laisserait pas capturer sans combattre, et il n'avait pas l'intention de se laisser blesser, ou même tuer, en hésitant trop longtemps à frapper.

Assez vite, il parvint au niveau des mouroks qui ne l'aperçurent pas, trop occupés à écouter ce qu'on leur chuchotait. Chaque fois que son pied faisait craquer une brindille, Nerm grimaçait et retenait son souffle ; heureusement pour lui, les deux bêtes de somme faisaient suffisamment de bruit en piétinant pour masquer son approche. Il s'immobilisa pour observer le terrain, laissant le temps à sa vision de s'habituer à l'obscurité, et discerna une forme accroupie dans un buisson, presque parfaitement camouflée : la Sensitive. Si Reyk n'avait pas été aussi attentif au comportement des animaux, jamais ils n'auraient pu deviner son approche et elle aurait probablement réussi à lancer les mouroks sur leur tente ; ils auraient été piétinés à mort dans leur sommeil, avant d'avoir eu le temps de se rendre compte de quoique ce soit. Nerm frissonna. Il reprit ses esprits en voyant leur adversaire s'avancer pour libérer les animaux de leur entrave, lui présentant ainsi son dos. Elle était trop confiante. A pas de loup, Nerm s'avança. Son bras droit se leva en douceur, prêt à porter un coup d'épée brutal, avec la garde plutôt qu'avec la lame pour l'assommer sans la blesser sérieusement. Un geste lent attira son regard : Reyk s'avançait exactement de la même façon.

Au moment où les deux soldats s'apprêtaient à frapper, Meleann se retourna ; un subtil changement dans les yeux des mouroks l'avait avertie, juste à temps. Elle put esquiver le premier coup mais le second, plus brutal, la toucha durement à l'épaule droite ; elle se laissa tomber sur le côté en lançant sa jambe gauche pour tenter de faucher au moins l'un de ses deux ennemis. Sans succès. L'effet de surprise dissipé, les coups se mirent à pleuvoir sur elle ; les soldats étaient bien entraînés alors qu'elle n'avait reçu aucune formation de combat. Si elle laissait leur technique et leur expérience prendre le dessus, elle ne tiendrait pas longtemps. Elle inspira donc un grand coup et lança un trille étrange, de toute la force de ses poumons. Le cri énigmatique ayant déstabilisé ses adversaires quelques précieuses secondes, elle put se relever et détaler à toute vitesse. Les deux militaires la suivirent aussitôt.

Reyk courait tout en essayant de ne pas perdre la Sensitive des yeux. Si elle leur échappait maintenant, tout serait à recommencer ! Tout à sa poursuite, attentif à ne pas se prendre les pieds dans les racines qui dépassaient du sol, il ne prit tout d'abord pas garde au doux bruissement qui se précisait au-dessus de sa tête. Quand le bruit se fit plus fort, il leva la tête quelques instants. Des lenars ! Ces volatiles aux serres acérées et au bec meurtrier avaient probablement été appelés par le cri incompréhensible de la Sensitive. Voilà qui changeait la donne... Si les deux carnassiers le rattrapaient, s'en était fini de lui. On racontait qu'ils pouvaient briser le crâne d'un mourok d'un seul coup de bec ; Reyk ne tenait pas à vérifier l'authenticité de cette légende. Il orienta donc sa course vers le couvert des arbres, où les grands animaux aux ailes de cuir ne pourraient s'engager. Il entendit Nerm bifurquer vers le même endroit. Ses muscles raidis de terreur l'élançaient à chaque foulée, mais le souffle chaud des monstres sur sa nuque lui procurait une motivation plus que suffisante. Tant pis pour la Sensitive, elle avait gagné cette manche, maintenant ils couraient pour leur vie ! Avisant une futaie, il se jeta dedans, aussitôt suivi par son collègue. Recroquevillés dans les taillis, ils entendirent les carnassiers éviter les arbres au dernier moment, puis survoler la zone en glapissant de déception. Le soulagement l'envahit et il put enfin reprendre son souffle. Désolé les gars, ce soir vous devrez trouver une autre proie...

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Dernière mise à jour de cette page le 06/08/2009

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