Vic marchait vite. Très vite. C'était un sportif, et ses longues enjambées laissaient souvent les autres scientifiques à la traîne. Ca ne le dérangeait pas. Il trouvait souvent ses collègues un peu mous, comme si la Science obligeait ses adeptes à cultiver un style antisportif. A leur guise, lui s'y refusait.
Il sortit de son hôtel à toute vitesse, se coula dans le siège de sa vielle voiture, une 405 qui rouillait par endroits, et démarra. Il n'y avait pas de temps à perdre. Depuis qu'on lui avait dit qu'il serait le responsable du projet « Atypique », comme ils l'avaient surnommé, il se sentait des fourmis dans les jambes. C'était une chance incroyable ! Ses confrères plus réputés, égyptologues, préhistoriens, paléontologues et autres, avaient refusé de s'en occuper. Ils prétextaient un manque de temps, mais Vic savait de quoi il en retournait réellement : ils avaient peur. Ils ne voulaient pas se mouiller en cas de canular, et ils étaient littéralement terrifiés à l'idée que ça n'en soit pas un. Les conséquences seraient impressionnantes, il faudrait remettre en question toute notre vision de l'Histoire, enfin plutôt de la Préhistoire. Une civilisation capable de construire un bâtiment avant même l'époque des dinosaures ? Celui qui annoncerait ça passerait pour un fou, mais cela ne dérangeait pas Vic. Il avait l'habitude d'être pris pour un fou. Il était parfait pour ce poste : du haut de ses 28 ans il était suffisamment expérimenté pour mener le projet à bien, et suffisamment jeune et tête brûlée pour s'y risquer. Voilà pourquoi aujourd'hui il se dirigeait à toute vitesse vers le chantier. Son avenir, ou en tout cas sa carrière, l'y attendaient...
Arrivé à destination, il se glissa agilement sous les nombreux rubans de plastique qui barraient l'entrée aux curieux. La construction du centre commercial continuait, même si une grande zone était maintenant intouchable. Il s'annonça au chef de chantier, qui lui indiqua la direction à prendre. Max, Albert et les trois archéologues étaient déjà sur place, petites fourmis affairées auprès du bâtiment. Depuis qu'on leur avait gracieusement prêté les machines appropriées, ils avançaient bien plus vite, confirmant l'impression de Max : l'Atypique était une immense tour aux angles adoucis, ne ressemblant à aucune construction connue. La tige métallique était en fait la flèche du bâtiment, la pyramide une sorte de toit... Et le bâtiment en lui-même se révélait lentement à leurs yeux.
Vic descendit rejoindre ceux qui étaient devenus ses hommes. On lui avait conseillé de se débarrasser des deux ouvriers du bâtiment au plus vite. Par pur esprit de contradiction, Vic avait bien envie de les garder auprès de lui.
Les cinq hommes le saluèrent chaleureusement. Vic avait un visage avenant, avec ses grands yeux noirs, son fin nez droit et ses lèvres bien dessinées. Il avait l'air énergique et compétent, il leur plut tout de suite. Les directives furent rapidement données, rien ne changeait réellement avec l'arrivée de Vic, la priorité restant de creuser le plus vite possible. Ils se mirent au travail sans perdre de temps.
***
Vic s'arrêta de creuser et se mit à étudier le sol, une fois de plus, perplexe. Rien, dans sa carrière d'archéologue, ne l'avait préparé à ça. Ils avaient atteint le niveau du Trias depuis trois jours déjà, ils devraient depuis lontemps être confrontés avec de la roche sédimentaire, et la terre continuait d'être étrangement meuble. Elle coulait comme du sable, leur permettant de descendre à une vitesse sans précédent. Un système unique en son genre avait même été mis en place : un tuyau de gros diamètre aspirait la terre jusqu'à une benne placée au bord de l'excavation, vidée régulièrement. L'Aspirateur était particulièrement efficace et abattait à lui seul le travail de trois pelleteuses.
Ils avaient renoncé à relever les couches stratigraphiques : il n'y en avait pas. Ils avaient fait de mieux qu'ils pouvaient, s'arrêtant et photographiant le plus possible, mais c'était à l'évidence une perte de temps : en dessous des couches historiques, qui étaient normales et n'avaient posé aucun problème au début du chantier du centre commercial, ils n'avaient plus trouvé que ce « sable » grisâtre et fluide, totalement uniforme. Aucun vestige n'était niché en son sein, aucun fossile n'y attendait d'être découvert. Les géologues qui l'avaient analysé étaient restés bouche-bée : c'était une sorte de cendre grossière, exclusivement minérale, qui ne s'était laissé pénétrer par aucun matériau étranger. Ca n'avait donc rien à voir avec de la véritable terre, qui était toujours composée en bonne partie de végétaux désagrégés. La granulométrie avait indiqué aux scientifiques que chaque « grain » était de diamètre, de couleur et de composition parfaitement identique à celle des autres. Cette perfection étrange indiquait que cela n'était donc pas du véritable sable non plus. Cette matière semblait... synthétique. C'était l'impression qu'elle dégageait en tout cas. L'Atypique était mieux protégé dans cette gangue de étrange qu'un joyau dans son présentoir de velours...
Vic se secouait régulièrement, se forçant à mettre de côté l'étrangeté de ce sédiment pour pouvoir travailler. Il devait donner l'exemple, et avait hâte de dégager complètement la tour. La composition de cette gangue cendreuse, c'était le problème des laboratoires maintenant. Cela ne lui servirait à rien de perdre son temps en suppositions grotesques... Et puis, même pour une civilisation mystérieuse, quel aurait été l'intérêt de fabriquer du sable et d'en recouvrir un immense bâtiment ? Si bâtiment c'était vraiment... Car on n'avait pour l'instant trouvé aucune ouverture dans l'Atypique, ni porte ni fenêtre, et ça n'était pas faute de chercher ! La matière translucide qui composait les tours était parfaitement lisse, aucune aspérité ne venait confirmer la présence d'orifices quelqu'ils soient. Encore un mystère supplémentaire...
Sous sa direction efficace et grâce à son ingéniosité, la taille de la partie de l'Atypique mise au jour augmentait considérablement, de jour en jour. Au petit matin, à la fin de la deuxième semaine de fouille intensive, Max, qui travaillait avec l'une de leurs nouvelles pelles mécaniques, buta sur quelque chose. Aussitôt, il coupa le contact de sa machine et descendit. Arrivé devant ce qui l'avait stoppé, il se mit à genoux et dégagea l'objet à mains nues ; il reconnut la forme immédiatement et partit chercher Vic en courant.
« Chef, euh, chef, pardon mais euh... J'ai dégagé une nouvelle tige ! On dirait qu'il y a une deuxième tour, chef ! »
Vic se précipita pour voir ce que Max avait découvert, et le reste de l'équipe suivit aussitôt. En effet, la tige semblait identique à la flèche de l'Atypique et elle était située à une trentaine de mètres de la grande tour, il était donc très probable que ce soit le sommet de son petit frère... Un immense sourire aux lèvres, ils entreprirent de la dégager frénétiquement. Rapidement, ils purent constater que ce nouvel édifice était bien plus modeste, non seulement en hauteur (si l'on partait du principe que tous deux avaient été construit sur un sol de même niveau), mais aussi en diamètre. L'équipe décida d'agrandir le cercle des fouilles pour y inclure le nouveau bâtiment.
Boostés par cette seconde découverte, ils s'activèrent avec un intérêt renouvelé pour les dégager tous deux. Ils essayaient cependant de ne pas trop attirer l'attention : de loin les journalistes ne pouvaient apercevoir les bâtiments, trop profondément enfoncés dans le sol, mais si les chercheurs avaient l'air trop enthousiastes, ils rappliqueraient aussitôt. Et les fouilleurs n'avaient franchement pas besoin de publicité supplémentaire...
La nuit tombée, Vic quitta le chantier à regret. Depuis plusieurs jours, il avait exigé que des hommes armés gardent discrètement le site, et il espérait qu'ils éviteraient toute intrusion malvenue. Des illuminés, persuadés de trouver ici la preuve tant attendue de l'existence des extra-terrestres (ou des Atlantes, ou peut-être même des deux, allez savoir) étaient venus piétiner les abords de l'Atypique, creusant de façon anarchique pour découvrir on ne sait quelles merveilles. Ils étaient évidemment repartis bredouilles, mais Vic en avait été passablement contrarié. S'il s'écoutait, il dormirait ici même, au pied de l'Atypique, pour veiller sur ces deux merveilles qu'il couvait d'un regard presque paternel. Mais mieux valait ne pas faire débuter sa carrière de fou trop tôt... Il remonta donc dans sa vieille berline aux freins usés, et rentra à l'hôtel modeste où il devait loger. Là des journalistes l'attendaient, comme chaque soir depuis bientôt deux semaines, espérant qu'il se prononce enfin sur son mystérieux chantier. Il n'était pas d'humeur et de toute façon il n'avait pas l'autorisation de parler ; il les évita, comme toujours.
***
Pendant ce temps, ce même soir, Albert racontait à Elsa, sa fille de 4 ans à la blondeur angélique, qu'ils avaient sûrement découvert une ville.
***
Le lendemain matin, l'équipe au complet se retrouva au pied de l'Atypique et de son petit frère. Ils étaient tous très matinaux, comme s'ils n'avaient pas vraiment pu dormir. Max n'eut pour une fois pas besoin d'attendre son troisième café pour trouver le courage de descendre reprendre le travail. Aspirateur et mini-pelles mécaniques furent vite remis en mouvement. Au milieu de l'après-midi, ils se rendirent compte qu'ils agrandissaient involontairement le diamètre de l'excavation, qui occupait largement plus d'un hectare à présent. Il s'avéra qu'ils avaient tous eu la même vision intuitive d'une ville gigantesque, et que plus les fouilles seraient étendues, plus ils auraient de chance d'accrocher un troisième bâtiment. Ils continuèrent donc sur leur lancée.
Vic avait décidé de passer la journée à se consacrer à l'Atypique en lui-même. Il creusait donc en restant quasiment collé au bâtiment. Il l'étudiait d'un œil minutieux, cherchant à deviner l'intérieur de cet étrange building sans fenêtres. Avec le jeu des transparences, de la lumière qui se reflétait ou était absorbée par la matière presque magique du bâtiment, il croyait quelques fois deviner un espace, une forme... Un mouvement, même, parfois, mais alors il secouait la tête pour se remettre les idées en place. Avec ce soleil qui leur tapait sur le haut du crâne, impossible de savoir s'il rêvait, si c'était l'effet de la chaleur, ou s'il y avait vraiment des mouvements sous la surface. Alors il continuait de prendre d'innombrables photos et de charrier la terre dans la grande benne, que Max vidait régulièrement, tout en gardant un œil sur l'Atypique. Il avait l'impression d'être observé, et ça le mettait plutôt mal à l'aise. Curieux et pragmatique à la fois, il s'était lancé dans l'archéologie pour tenter de répondre aux questions qu'il se posait à l'aide d'indices matériels solides. Il avait toujours dédaigné ceux de ses confrères qui échafaudaient de grandes hypothèses basées sur rien du tout. Mais là, avec l'Atypique... Le mystère était tellement grand qu'il était difficile de ne pas laisser son imagination s'enflammer.
Comme les deux bâtiments avaient été conçus dans une matière plus que solide, les fouilleurs pouvaient se permettre d'aller vite et sans précautions particulières, même lorsqu'ils travaillaient à quelques centimètres des murs ; aucun risque d'abîmer les vestiges. Ils avançaient donc très, très rapidement, et descendaient très profondément. La partie mise au jour de l'Atypique mesurait déjà plus de 130 mètres de haut, quand à son petit frère il atteindrait bientôt les 85 mètres. Leurs proportions colossales indiquaient qu'il faudrait creuser bien plus encore avant d'atteindre le sol archéologique.
Ce fut Albert qui découvrit le premier artefact. Sa pelle mécanique heurta un objet avec un bruit sourd, et l'ouvrier, qui faisait encore des cauchemars de sa rencontre avec l'Atypique, coupa immédiatement le moteur. Il descendit précautionneusement voir de quoi il en retournait. Vic, voyant Albert se relever avec un air troublé, accourut pour examiner ce qu'il avait dans les mains. C'était un globe parfaitement sphérique, d'une superbe couleur ambrée. Il semblait capter les rayons du soleil et les redistribuer plus forts, plus lumineux, plus flamboyants. Vic le dissimula immédiatement pour que personne d'autre ne puisse le voir ; il l'enveloppa dans le torchon humide qui servait à protéger les thermos de café du soleil impitoyable, et le déposa dans une caisse, qu'il verrouilla et disposa près de lui. Il renvoya Albert à son travail en lui demandant d'être discret. Il pouvait en parler avec les membres de l'équipe, bien évidemment, mais avec personne d'autre, sans quoi l'objet ne resterait en leur possession que très peu de temps. Vic connaissait bien le sort réservé aux artefacts archéologiques un peu trop convoités...
Il reprit lui-même les fouilles dans son secteur, mais son esprit était sans cesse attiré par la caisse. Elle lui semblait bourdonner... Sans doute un effet de son imagination. Et puis, si jamais elle émettait le moindre son, il ne pourrait de toute façon pas l'entendre avec le bruit de tous les engins environnants, n'est-ce pas ? Donc c'était dans sa tête. Forcément. Il ne pouvait cependant pas s'empêcher de la regarder furtivement. Voilà qui augmentait encore le mystère du chantier...
La semaine suivante fut calme, mais se termina en apothéose. Cette fois ce fut l'un des trois archéologues, André, qui se mit à trépigner en appelant les autres. Il s'occupait du bâtiment qu'ils avaient surnommé Petit Frère, dégageant sa face Est, la plus proche de l'Atypique. Surexcité, il avait du mal à articuler, et bredouillait en indiquant quelque chose par terre. Voyant que les autres ne comprenaient pas, il s'immobilisa, respira un grand coup, expira calmement... et hurla :
« Le sol ! Les gars, on a le sol, regardez ! »
Vic se pencha... Effectivement, cela ressemblait à une volée de marche ! Tous les six sortirent leurs truelles et passèrent le reste de la journée à dégager le haut de l'escalier. Petit Frère était perché sur une sorte de socle, une volée de marches aux courbes harmonieuses menait à chacune de ses faces ! Ils laissèrent leur joie éclater : ils ne pensaient pas faire une telle découverte, qui plus est aussi tôt ! Avant de quitter le chantier, ils recouvrirent les marches d'une bâche et d'un peu de terre. Il ne fallait pas que quelqu'un voit les marches pendant la nuit, sinon la nouvelle paraîtrait immédiatement dans tous les journaux à sensation et ils devraient faire face à une nouvelle vague de touristes déjantés. Ils rentrèrent chez eux à reculons, se promettant de revenir le lendemain tôt, très tôt.
***
Le petit matin les trouva en train de dégager l'étrange escalier monumental. Ils prirent d'abord soin de déblayer chaque côté, puis se mirent à creuser en profondeur, pour retrouver la marche la plus basse. L'escalier ne semblait pas formé d'éléments hétérogènes liés ensemble par un mortier, comme la plupart des escaliers en pierre, c'était plutôt un bloc monolithe, comme si on avait moulé le tout. La matière était la même que celle de la tour, bien que légèrement plus claire. Elle était ornée de gravures étranges, des arabesques à la beauté suffoquante. Etait-ce un langage, ou une simple décoration ?
Vic aurait eu besoin de bras supplémentaires, mais il n'osait pas réclamer plus d'hommes. Plus ils seraient nombreux et plus les secrets de ce qu'ils découvraient circuleraient vite. Déjà, agacé par les curieux qui tournaient autour du chantier depuis la parution des premiers articles de journaux, il avait fait installer une barrière autour du site, destinée à en empêcher l'accès ainsi que la vue. Pas de barbelés ni de système de sécurité, à part les gardiens de nuit, mais parfois il se demandait si cela ne serait pas nécessaire d'ici peu. Tout de suite après, il se traitait de paranoïaque : il n'y avait rien à voler de toute façon. Mais il faut dire que ces découvertes étaient si spectaculaires... Les médias se faisaient le relais de chaque rumeur, les fondus des extra-terrestres et des Atlantes étaient des dizaines à débarquer chaque jour, même s'ils ne pouvaient rien voir. Qu'ils apprennent pour le globe, et ils seraient des milliers. L'artefact était sous bonne garde d'ailleurs, Vic y avait veillé. Il était dans un coffre fort, que le Ministère de la Culture avait fait ouvrir sans trop poser de questions. Une initiative qui montrait à quel point le monde était en haleine, suspendu aux lèvres des fouilleurs, à leurs moindres gestes.
Ils restaient donc tous les six, travaillant plus vite et plus intensément qu'ils ne l'avaient jamais fait de leur vie. L'effort et l'excitation les avaient soudés, ils étaient une équipe parfaitement homogène, Vic n'aurait pu rêver plus efficace. Ils creusaient sans se ménager, photographiant de temps en temps, mesurant systématiquement. Des géologues analysaient chaque échantillon du sol qu'ils prélevaient, même s'ils étaient toujours identiques aux précédents, espérant en résoudre l'énigme. Les paléo-botanistes et archéozoologues se tenaient prêts ; que l'équipe découvre le moindre reste organique et il serait aussitôt envoyé en labo, examiné sous toutes ses coutures, disséqué.
Arrivé à la mi-journée, Vic sépara l'équipe en deux : trois sur Petit Frère et trois autres, dont lui-même, sur l'Atypique. Ce dernier semblait s'enfoncer plus profondément que Petit Frère, il était donc probable qu'il aie été construit directement sur le sol.
Max fut le premier à dégager un second globe, à sa grande surprise, puis un troisième, un quatrième... Vic vint l'aider et il s'avéra qu'ils étaient au nombre de dix-neuf, tous situés au même niveau, et tous semblables au premier découvert, disposés de façon parfaitement régulière autour de l'Atypique. Un vingtième semblait manquer à l'appel, brisant la régularité de leur disposition, sans doute celui qui était à présent bien à l'abri dans son coffre-fort. Dès qu'ils furent dégagés, ils se mirent à irradier une douce chaleur. Ils semblaient ronronner tendrement, comme autant de chatons couleur d'ambre heureux d'être à nouveau caressés par le soleil. Creusant en-dessous pour dégager leur système de fixation, les fouilleurs, à présent tous réunis devant la découverte, se rendirent compte qu'il n'y en avait aucun. Les globes se contentaient de flotter, mais fixement, ils étaient juste là, comme posés, calés dans l'air... Ni Vic ni les autres ne réussirent à les déplacer ; même entièrement dégagés de leur cocon de terre, ils étaient inébranlables. Le premier avait dû se « décrocher », d'une manière ou d'une autre.
Cette fois il était impossible de camoufler leur trouvaille. Lorsque Vic dû se résoudre à quitter le chantier pour aller dormir quelques heures, il songea avec angoisse que n'importe qui pourrait venir toucher ces précieux artefacts. Sa courte nuit fut entrecoupée de cauchemars, où des touristes souriants repartaient avec une sphère sous le bras, en souvenir... Au troisième réveil brutal, en sueur et les nerfs à vif, il décida de renoncer au sommeil et de retourner sur place s'assurer de la stupidité de ces rêves. Le café qu'il versa dans son fidèle thermos était encore plus noir que d'habitude, et il était conscient qu'il devait faire peur à voir : les cernes sous ses yeux étaient plus creusées que jamais, et il ne prenait même plus la peine d'essayer de coiffer ses cheveux continuellement rebelles depuis plusieurs jours déjà. Il n'avait plus le temps de se raser, et lui qui veillait habituellement à cultiver un style soigné commençait à ressembler à un bandit de grand chemin. Et ce n'était pas son pantalon de fouilles, renforcé aux genoux et dont les nombreuses poches débordaient d'objets hétéroclites mais indispensables, qui l'aidait à être élégant. Tant pis, il lui suffirait d'éviter encore plus soigneusement les photographes, voilà tout.
***
Lorsque le reste de l'équipe arriva sur le site et découvrit que Vic était déjà sur place, en plein travail, ils s'abstinrent de tout commentaire. Depuis longtemps déjà ils avaient compris qu'il ne fallait pas trop questionner Vic sur sa vie privée, ou plutôt son absence de vie privée, sous peine de le voir devenir désagréable. Albert en avait déduit qu'il était probablement un célibataire endurci, ne vivant que pour son travail.
L'équipe travailla en silence, sans s'octroyer une seule pause de toute la journée. Ils avaient le sentiment de bientôt toucher au but et s'activaient avec efficacité. Les heures défilèrent à toute vitesse, Vic finit par se détendre, et le soir ils s'attardèrent bien plus que d'habitude sur le chantier. Ils refusaient de partir avant d'avoir pu atteindre le sol, la fin des marches.
C'est un fracas métallique qui signala à nos amis le couronnement de leurs efforts. Lars, l'un des archéologues discrets, avait planté sa pelle un peu trop vigoureusement ; il avait buté sur une saillie, et s'était presque démis l'épaule sous le choc. Pendant qu'Albert ricanait bêtement (« Ben quoi, pour une fois que c'est pas à moi que ça arrive ! »), Vic se précipita truelle en main pour dégager ce que Lars avait mis au jour. Les formes de ce qu'il trouva... Ces formes étaient étranges. Elles n'étaient pas géométriques, mais semblaient codifiées, comme si une géométrie radicalement différente de la notre régissait leur apparence. Armés de balayettes et de petites pelles, sous le regard brûlant de Lars que Vic avait obligé à se reposer pour ménager son épaule, ils dégagèrent une partie de ce sol tant attendu. Il était lisse et luisait sous le soleil couchant. Translucide et parsemé des mêmes volutes que les bâtiments, il affichait des nuances de bleu incroyables, comme si l'âme même de la mer avait été unie à celle du ciel puis emprisonnée sous leurs pieds. Des formes étranges en relief étaient disséminées ici et là, et après avoir balayé et aspiré le sable sur une plus grande surface ils se rendirent compte que cela délimitait une sorte de place, mais dont les arbres traditionnels auraient été remplacés par d'inhabituelles spirales et et des coubres élégantes. Il y avait même des sortes de bancs, mais qui auraient été conçus pour des êtres à l'anatomie radicalement différente de celle des hommes...
Ils avaient enfin découvert ce sol qui reliait Petit Frère à l'Atypique, et le résultat dépassait de loin leurs espérances : ils semblaient se trouver au sein d'un complexe monumental sans rien en commun avec notre architecture, et réalisé entièrement dans cette drôle de matière, particulièrement mystérieuse. Il relevèrent la tête en même temps et se placèrent sur une butte de terre, légèrement en hauteur pour avoir une vision plus globale du site. Incapables de prononcer le moindre mot, ils s'assirent tous ensemble et regardèrent les derniers rayons du soleil jouer avec les globes d'ambre, se reflétant sur le sol nacré. Perdus dans leurs pensées, aucun d'eux n'esquissa le moindre geste pour saisir une lampe malgré la disparition progressive de l'astre solaire. C'était... C'était inutile. Max le constata le premier :
Interloqués, ils sortirent de leurs rêveries pour constater ce que Max avait été le premier à souligner : les globes brillaient dans la nuit tombante. En fait, une sorte de flamme s'était développée à l'intérieur de chacun d'eux, leur dispensant lumière et chaleur. C'était comme un feu sur la plage en plein été, sauf que... Sauf que c'était encore plus beau. Et qu'il n'y avait pas de fumée.
Jetant un œil à sa montre, Max sortit son portable et appela sa femme :
« Ecoute Marie, ne m'attends pas ce soir. Non, tu sais, je crois que je vais rester sur le site cette nuit. Oui, on a trouvé quelque chose. Non, je peux pas t'en dire plus. Non, ne t'inquiète pas, je n'aurais pas froid... Oui, moi aussi je t'aime. A demain. Fais un bisou aux enfants. »
Suivant son exemple, ceux qui avaient une famille prévinrent qu'ils ne rentreraient pas. Cette nuit, ils ne voulaient pas revenir sur Terre...
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