Le Chevalier Ecarlate, Chapitre Un

 

Chapitre Un

 

Lorsqu'il revint le lendemain, le camp était prêt : ils avaient fait quérir tous les gentilshommes de la région et la plupart étaient venus, impatients d'en découdre. Un chevalier invaincu, voilà qui ne saurait durer ; ils comptaient bien lui faire mordre la poussière. C'est donc dans une atmosphère brûlante que le chevalier rouge mit pied à terre, et s'avança sur le sable de l'aire d'entraînement.

Un premier gentilhomme s'avança. Son armure luisait au soleil, et il enfila son heaume au dernier moment, laissant les jouvencelles admirer son opulente chevelure blonde et son sourire charmeur. Superbe, il l'était. Efficace, pas autant, car il ne fallut que deux mouvements pour envoyer l'arrogant au tapis. Aussitôt, un second vint prendre sa place, s'avançant d'un pas déterminé. Il était là pour impressionner ses compagnons et redorer son blason ; il venait de perdre une bataille et avait bien besoin de retrouver un peu de prestige. Le chevalier rouge n'en fit qu'une bouchée.

Le rythme resta le même toute la journée. Les magnifiques guerriers s'avançaient, et n'avaient le temps d'impressionner personne, la première charge à l'épée leur étant fatale ; dans le meilleur des cas, ils avaient à peine le temps de croiser le fer en quelques passes avant de s'effondrer. Les damoiselles, elles, s'amusaient énormément. Arrivées assez tard (le lever aux aurores, c'est bien pour les braves, mais ça fripe le teint des belles), elles commentaient l'avancée de chaque chevalier avec moult gloussements et œillades coquettes. Evidemment, elles soupiraient sur le si brave, si habile et donc forcément si beau Chevalier Ecarlate :

« Il est foooooooort !

- Youhou, beau chevalier, on est là pour te soutenir !

- Et qu'est-ce que t'en sais qu'il est beau, d'abord, on n'a même pas vu sa tête, il garde toujours son heaume visière baissée. Si ça s'trouve il a un truc au visage. Peut-être même qu'il louche !

- Nan c'est pas possible d'abord, s'il louchait il mettrait tous ses coups d'épée à côté, comme mon cousin Godeffroy...

- Un bec-de-lièvre alors, sa voix est bizarre.

- T'es bête ! C'est à cause de son heaume, ça donne une voix d'outre-tombe, forcément !

- Alors peut-être qu'il a un nez tordu... Ou le visage grêlé par la vérole !

- Mais non il est beaaaaaaaau je le sens ! Youhouuuuuu chevalieeeeer ! »

 

De son côté, le brave en question arrivait au bout de la file d'attente qui s'était formée devant l'aire d'entraînement. Il ne semblait nullement épuisé, maniant son épée avec autant de vivacité qu'au petit matin. Epée, d'ailleurs, que les gentilshommes avaient passé la nuit à vouloir déloger de sa souche, en vain. Dommage puisqu'elle était superbe, ornée d'un filigrane rouge courant le long de la lame, dessinant des arabesques particulièrement complexes. Sa garde, façonnée dans un matériau rouge sombre, était gravée de symboles mystérieux.

Vint le dernier adversaire de la journée. Il réussit à tenir beaucoup plus longtemps que les autres, laissant espérer au public de plus en plus vaste que l'heure de la revanche avait sonnée. Mais non. Il prit lui aussi la route de l'infirmerie. Le soleil se coucha sur un camp peuplé d'hommes vaincus, mais aussi de badauds ravis de la journée qu'ils venaient de passer, et qui comptaient bien revenir le lendemain. Certains se demandaient même s'ils n'allaient pas installer un étal, histoire de profiter de cette aubaine commerciale.

Lorsque le Chevalier Ecarlate reprit le chemin de la forêt, insatisfait de n'avoir trouvé, une fois de plus, un adversaire à sa taille, un groupe de gentilshommes se forma. Ils enfourchèrent leur cheval en toute hâte et partirent au galop derrière le mystérieux guerrier, histoire d'en savoir un peu plus. Ils revinrent les uns après les autres, penauds de n'avoir rien découvert. Certains s'étaient même perdus sous les denses frondaisons, et avaient mis plusieurs heures à retrouver le chemin du camp. Dépités, ils se résignèrent à attendre le lendemain, nouveau jour d'affrontement.

 

***

 

Au petit matin, le camp était surpeuplé. Ceux qui n'avaient pas eu le temps de venir hier étaient enfin arrivés ; d'autres, des régions voisines, étaient en route. La réputation du chevalier écarlate enflait d'heure en heure et de jour en jour, elle dévalait les collines, franchissait les cours d'eau, pénétrait les maisons ; bientôt le royaume entier détournerait les yeux de sa tâche pour fixer son attention sur la fameuse clairière.

Le roi, un homme robuste à la barbe poivre et sel, encore vif bien que bedonnant, arpentait les dalles usées de ses appartements. Les mains dans le dos, la narine frémissante, il tournait en rond depuis que la rumeur lui était parvenue. Il ne goûtait pas du tout à la plaisanterie. Ce chevalier ridiculisait ses hommes, empêchait son armée de s'entraîner et dissipait le royaume ; il fallait que cela cesse. De temps en temps, le souverain jetait un œil par la fenêtre, comme si la contemplation de ses sujets affairés pouvait lui dicter la conduite à tenir. Finalement, n'y tenant plus, il tourna les talons et dévala l'escalier en pierre qui desservait son aile personnelle ; il fit comme toujours un charmant petit bond par-dessus la traîtresse 483ème marche, fissurée depuis le fameux jour où feu son père avait lancé ses effets personnels à tort et à travers dans un moment de grande colère.

A peine arrivé en bas des degrés, sans faire la moindre pause, il fila dare-dare trouver Eloi, son fidèle conseiller. Voyant le monarque accourir, hors d'haleine et rubicond, le brave homme eut peur qu'un malheur ne soit arrivé ; il dût attendre que le royal souffle ne s'apaise pour être rassuré :

« Eloi ! Fais seller mon cheval et quérir mes braves ; nous partons sur-le-champ rabattre le caquet à cet intolérable fat. »

 

Le crépuscule trouva le roi et son escorte cheminant laborieusement à travers champs, les sabots de leurs chevaux dérapant dans la boue omniprésente. La bruine ne faisait rien pour arranger le moral des paladins, et le fait que leur suzerain aie refusé de s'arrêter afin de camper pour la nuit n'arrangeait rien. Cette expédition n'avait rien d'un voyage d'agrément, heureusement le royaume était de taille réduite, il ne fallait pas plus de trois jours pour en atteindre ses limites les plus éloignées. Si cette cadence effrénée était maintenue, ils arriveraient à destination le lendemain en fin d'après-midi.

Landéric, l'Homme-lige du roi, luttait de toutes ses forces pour conserver son calme. Dagobert Ier, le seigneur à qui il avait juré allégeance, avait tendance à s'emporter plus souvent que de raison. Ce n'était pas la première fois qu'ils parcouraient ainsi le royaume, en toute hâte et dans des conditions lamentables, pour aller essuyer un affront qui n'était bien souvent qu'imaginaire. Il avait tendance à penser qu'un monarque respectable devait paraître au-dessus de ses sujets, et ne pas se laisser atteindre par de si bénins camouflets. Il l'avait maintes fois fait remarquer à son maître. Il est vrai cependant que ce comportement colérique avait particulièrement bien servi Dagobert Ier, vainqueur de nombreuses guerres, craint et respecté dans le royaume et alentour. Mais tout de même. On ne part pas ainsi sous la pluie...

 

Le lendemain soir, à l'arrivée du cortège royal, celui que l'on surnommait à présent le Chevalier Ecarlate avait déjà disparu dans la forêt. Dagobert 1er dû donc prendre son mal en patience et attendre le lendemain. En installant son campement, un peu à l'écart des autres guerriers et des badauds, la troupe du roi était soulagée de ne pas avoir à affronter le terrible ennemi dès son arrivée sur place : le voyage avait été particulièrement pénible. Dès qu'il se fut assuré du confort de son seigneur et de son conseiller, Landéric s'allongea sur sa couche sans se dévêtir et s'endormit instantanément.

 

L'arrivée du Chevalier Ecarlate, à l'aube, provoqua un frisson de nervosité dans l'assistance. L'ambiance était beaucoup plus lourde que les jours précédents, la présence de leur seigneur rendait les gens nerveux. Dagobert Ier se tenait pourtant à l'écart, bien décidé à combattre et vaincre ce mystérieux guerrier comme un homme, et non avec les privilèges d'un monarque. Il voulait l'observer auparavant, et ce furent donc les guerriers de son escorte qui entamèrent la valse meurtrière.

Feintes, parades, attaques de taille, d'estoc, de pointe, de lame... Chaque combat grandissait le Chevalier Ecarlate dans l'estime de Landéric. Homme-lige du roi, Landéric était également son maître d'arme et sa lourde épée, tenue à deux mains, était redoutée bien au-delà des frontières du royaume. Il se vantait d'être le meilleur combattant du pays et chaque année, à la fête des moissons, les jeunes escrimeurs tentaient de lui voler son titre. En vain : Landéric était resté invaincu depuis le jour où il était devenu le maître d'arme de Dagobert Ier en dépit de sa jeunesse. Et pourtant devant ce fameux chevalier rouge, il commençait à penser que cette fois il devrait se surpasser. Ce guerrier semblait connaître toutes les bottes, toutes les techniques secrètes que Landéric enseignait parcimonieusement à ses élèves, et d'autres encore. Pour la première fois depuis longtemps, Landéric observait et apprenait.

Les six chevaliers qui constituaient la garde personnelle du roi, en plus de Landéric, furent vaincus les uns après les autres. Ils avaient bien bataillé et certains avaient même mis le Chevalier Ecarlate en péril une fois ou deux, mais le Diable Rouge avait toujours eu le dernier mot. Dagobert Ier s'avança alors pour l'affronter ; après Landéric, il était le meilleur combattant du royaume et faisait honneur à son titre. Seul son jeune maître d'arme pouvait se vanter de lui avait fait mordre la poussière, et il en tirait une immense fierté.

Le Chevalier Ecarlate regarda Dagobert Ier s'avancer vers lui d'un pas assuré, la tête haute et le regard conquérant, et prit la position dite de « la charrue », les mains à la hauteur de la hanche et la pointe de sa redoutable épée menaçant son adversaire. Voyant que seul le bas du corps était protégé, le roi se fendit aussitôt pour porter une estocade vers l'épaule droite de son rival. La parade du Chevalier Ecarlate fut immédiate et les épées de combat s'entrechoquèrent avec violence, l'acier mordant dans l'acier. Pendant plus d'une heure le duel se déroula de la même manière : le roi se fendait dans une attaque aussi rapide que brutale et le Chevalier Ecarlate parait avec une efficacité stupéfiante ; aucune feinte ni botte secrète ne put venir à bout de sa défense. Le monarque ne put cependant soutenir cette cadence infernale très longtemps ; son âge le ratrappa et ses gestes se firent progressivement plus lents, moins assurés. Le Chevalier Ecarlate débuta alors un jeu offensif ; là où jusqu'ici il se contentait de se défendre, il se mettait à attaquer, obligeant son royal adversaire à reculer sous les coups redoublés. Finalement, grâce à une feinte particulièrement habile, il réussit à percer la défense du roi et Dagobert Ier se retrouva à genoux dans le sable, la pointe de l'épée sous le menton, avant d'avoir pu réagir. L'affrontement était terminé.

Le souverain se releva, épousseta ses luxueux vêtements et prit la parole :

« Ton habileté est particulièrement digne de respect, Chevalier. J'ai besoin de tels hommes dans mon armée. Acceptes-tu de me rejoindre ?

- Ainsi donc vous êtes le Roi... Je m'en doutais à vrai dire ; l'attitude de vos hommes vous a trahie, messire. Un simple soldat, quelque soit son talent de bretteur, ne peut inspirer ce mélange si particulier de crainte et de respect. Je vais être franc avec vous, votre Majesté : je refuse de me mettre au service de quelqu'un qui m'est inférieur au combat. En revanche, il reste ici un guerrier que je n'ai pas encore vaincu. Sa prestance et l'épée suspendue à ses côtés m'indiquent qu'il est probablement une fine lame  ; le fait qu'il combatte le dernier me le confirme. Il doit s'agir de Landéric d'Etay, votre si célèbre maître d'arme... Voyant le Roi hocher la tête, le Chevalier Ecarlate continua : Voici donc ce que je vous propose, mon Seigneur : si Landéric d'Etay parvient à l'emporter, j'accepterais d'être sous ses ordres, tant que certaines conditions seront respectées cependant. Sinon, je m'en irais dans un autre pays rechercher un adversaire digne de moi.

- Soit, j'accepte le marché. Landéric ! »

En entrant dans l'arène, Landéric fit quelques mouvements d'assouplissement. Une fois immobilisé face à son adversaire, il souffla lentement, plusieurs fois, pour s'exhorter au calme. Ce n'était pas la première fois que Dagobert Ier comptait sur lui ; il devait ignorer tous les regards qui pesaient sur ses épaules pour se concentrer sur son combat. Il allait avoir besoin de toutes ses facultés. Avant de se mettre en place, il analysa rapidement la situation. Il avait compris comment combattait son redoutable adversaire : il conservait ses forces au maximum, laissant l'homme d'en face s'épuiser. Aux premiers signes de fatigue, il lançait alors une série de coups habiles et rapides que l'opposant n'avait plus la force de repousser. Landéric devait donc l'obliger à attaquer dès le début.

Landéric se mit en garde et hocha la tête pour faire signe à son adversaire qu'il était prêt. Le Chevalier Ecarlate commença aussitôt à se déplacer de côté avec agilité, forçant Landéric à tourner sur lui-même. Landéric était cependant trop fin bretteur pour être destabilisé par un simple jeu de jambes ; il se mit lui aussi à se déplacer de telle manière qu'il forçait son opposant à reculer. Une fois acculé dans un coin de l'aire d'entraînement, presque adossé à la barrière, le chevalier rouge dut lancer une attaque pour se dégager. Landéric la para et se fendit aussitôt ; il fut contré. Les deux combattants se remirent en mouvement.

Assez rapidement, Landéric fut en sueur. Il savait cependant que sous son armure, le Chevalier Ecarlate devait souffrir de la chaleur bien plus encore. Cela faisait partie de sa stratégie : la tunique de cuir renforcé que portait le maître d'arme était souple et légère, tandis que l'armure rouge devait peser sur les épaules de son possesseur. Il comptait sur cette différence d'équipement pour lui donner l'avantage. Il espérait que cette fois, le Chevalier Ecarlate serait le premier à se fatiguer.

Le Diable Rouge ne s'épuisa cependant pas aussi vite que l'espérait Landéric. Le combat était si intense et si vif qu'aucun des deux escrimeurs ne pouvait se permettre le moindre relâchement ; ils semblaient de force égale. Quand le Chevalier Rouge fit montre des premiers signes de faiblesses, le jeune maître d'arme était lui aussi exténué. La vitesse de leurs gestes commençait à ralentir, ils perdaient en précision et commençaient à commettre des erreurs ; les épées semblaient lourdes au bout de leurs bras endoloris. En terminant une botte particulièrement spectaculaire, le Chevalier Ecarlate laissa traîner son pied droit une fraction de seconde de trop ; profitant de l'occasion, Landéric faucha sa jambe droite et se jeta sur lui pour l'immobiliser au sol. Une formidable ovation monta du public : enfin, après des jours et des jours de combat, le mystérieux combattant était vaincu.

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Dernière mise à jour de cette page le 17/02/2009

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