Emenpafh I

Emenpafh, ou

L'extraordinaire quête de la jambe de bois

de la sirène qui pleure

 

 Il était une fois un splendide dragon. Ses ailes aux reflets mordorés se découpaient sur l'azur du ciel en un tableau digne du plus grand des peintres. A la nuit tombée, la simple évocation de son nom faisait frissonner les braves, et trembler les humbles. Son règne de terreur semblait ne jamais devoir prendre fin. Nombreux furent les preux chevaliers venus l'affronter lors de joutes mémorables ; nombreuses furent les familles pleurant leurs fils perdus.

Un beau jour, ce superbe dragon, dieu parmi les dieux, décida de voyager pour distraire son ennui. D'un seul coup d'aile, fluide et majestueux, il prit son envol et mit le cap sur les Îles Brumeuses. Ces îles...

- Oh non, papy, pas encore l'histoire des centaures !

- Tu nous l'as déjà racontée dix mille fois !

- Oui, on sait déjà tout ça ! Tu vas sur l'île, et pis tu tombe dans une embuscade que les centaures y z'avaient tendue pasqu'y z'avaient besoin de sang de dragon pour une inco... info...

- Invocation on dit !

- Oui, voilà. Et pis même que tu libères leur reine et que du coup ils ont plus besoin d'incova... de sortilège, et que du coup ils deviennent tes amis !

- Et pis d'abord c'est même pas vrai ! D'abord.

- Doucement les enfants, vous allez vexer votre grand-père...

- Mais maman !

- Et voilà, il est parti. Vous devriez avoir honte les enfants...

 

Saleté de gamins. Jamais contents. Et raconte-nous une histoire, papy, et gnagnagna, et quand on craque et qu'on commence à raconter ils trouvent toujours à redire. Des vraies calamités ambulantes ceux-là, tiens. Et leurs empotés de parents qui ne font rien. De mon temps, un dragonnet aussi impudent aurait reçu une bonne correction. Voilà de quoi ils manquent, ces mômes, de raclées. Je me ferais une joie de leur en mettre si je n'avais pas autant d'arthrose dans les griffes. Ah, où vont les dragons, je vous le demande...

* Bougonne *

Tiens, je vais me poser là, ça devrait faire l'affaire. L'herbe tendre amortira le choc de l'atterissage. Encore un truc qui m'énerve ça, tiens. De mon jeune temps je pouvais me poser n'importe où, et en gardant l'air digne en plus. Maintenant je m'écrase lamentablement sur un sol qui doit être moelleux si je veux conserver mes dernières dents. Il ne fait pas bon vieillir, non, c'est moi qui vous le dit ! Bon, ça y est, et je n'ai rien de cassé. Youpi ! Encore une victoire de l'ancêtre sur sa vieille carcasse. Je danserais bien la gigue mais j'ai du mal à soulever ma patte arrière gauche depuis le siècle dernier. Saleté de talon d'achille.

Bon, trève de galéjades. Il doit bien y avoir un truc à becter dans l'coin. Pas de l'humain, oh malheureux. Ca court trop vite. Et puis ça a des fourches. Ca pique une fourche. Avant je m'en servais comme cure-dents, maintenant j'ai peur que ça me transperce un poumon. Mes écailles ne sont plus ce qu'elles étaient... Et c'est pas en avalant une vache par-ci par-là que je vais me refaire une santé. Des outres à lait tout juste bonnes pour les humains, les vaches. Mais bon, c'est gras et ça a toujours pas compris que gratter du sabot et foncer tête baissée ça risquait pas de faire fuir un dragon. Satanées imbéciles, heureusement qu'elles sont là. Petit petit petit...

 

L'œil rond et la bouche béante, Emenpafh observait l'étrange dragon qui s'était posé juste à côté de lui sans le voir. La terrifiante créature s'était allongée à plat ventre, les pattes écartées, la bouche ouverte, et attendait que les vaches enragées par sa présence la chargent tête baissée ; elle n'avait ensuite qu'à déglutir. Une technique comme une autre, ma foi, même si elle manquait quelque peu d'éclat. D'ailleurs, en y regardant bien, c'est tout le dragon qui en manquait, d'éclat. Ecailles ternies, œil torve, griffes émoussées, on aurait dit un vieux baudet avec un costume de dragon trop grand.... Beaucoup trop grand. Emenpafh soupira. Voilà une créature encore plus pitoyable que lui. Lui au moins avait le poil de barbe soyeux, ses tresses rousses avaient fière allure et sa hache reluisait. Un nain au sang pur, même déchu de son titre, savait rester digne et hautain. D'ailleurs il n'avait pas mérité cette déchéance. C'est vrai quoi, c'était pas lui qui était venu la chercher la fille du roi, par la barbe d'Elmor. Cette peste était venue le séduire, il avait bien essayé de s'en débarasser mais elle était du genre pot de colle. Et bien évidemment, le jour où il avait craqué, le roi l'avait surpris. Diantre. Il n'aurait jamais cru que ce vieux débris pouvait avoir conservé une telle force. On en apprend tous les jours ! Enfin, banni de la Cité, c'était un peu dur comme châtiment pour quelques galipettes. Maman était d'accord. Dommage qu'elle ne siège pas au Conseil des Anciens...

Tout à ses souvenirs, Emenpafh mit un certain temps à se rendre compte que le dragon avait cessé son manège, sans doute aidé par le fait qu'il n'y ai plus de vaches. Toujours allongé sur le ventre, le vieux dragon signifia le début de sa digestion d'un rot magistral, grillant ainsi les derniers poils de nez du nain tout proche. C'est le moment que choisit Emenpafh pour jaillir de son buisson, la hache à la main et l'air féroce. Il courut en rugissant vers le reptile d'âge canonique, concentrant toute sa puissance et tout son charisme dans cette attaque...

- Maladie incurable ?

- Quoi ? La surprise stoppa Emenpafh dans son élan.

- La dernière fois qu'un nain m'a servi une attaque de ce genre, il était atteint d'une maladie incurable, il était désespéré et voulait se baigner dans mon sang pour guérir. J'me suis dit que la maladie avait dû atteindre le cerveau.

- Et ?

- Ben quoi, « et  » ?

- Eh ben, qu'est-ce qui s'est passé avec ce nain ?

- Ah ! Je l'ai mangé. Il avait mauvais goût. Tu veux te baigner dans mon sang ?

- Euh... Non, je crois pas.

- Tant mieux. J'aime autant pas te manger, j'ai les dents du fond qui baignent, si j'avale encore un truc j'explose.

- Ah ?

- Ca veut pas dire que tu peux m'attaquer impunément.

- Ah.

Emenpafh s'assit à côté de la tête du dragon et posa sa hache dans l'herbe. Il soupira.

- Ca a pas l'air d'aller, le nain.

- Oui ben regarde-toi, vieux débris.

- Dis donc tu oublies à qui tu parles ! Je suis peut-être rassasié, mais rien ne m'empêche de te tuer et de te garder pour demain !

- Et comment tu comptes me tuer ? T'as les dents plates et les griffes émoussées. T'es même obligé de gober les vaches.

- Je fais des rots redoutables.

- J'ai senti.

- Et je viens d'avaler plein de méthane.

- ... On fait la paix ?

- On fait la paix.

 C'est ainsi que s'endormirent côte à côté le dragon et le nain, une scène tout à faire mignonne qui n'eut d'autre spectateur que les étoiles. La nuit ne fut en fait perturbée que pas les ronflements assourdissants... du nain.

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Dernière mise à jour de cette page le 13/06/2009

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