Héritage I

Héritage

 

 Un dernier râle se fit entendre. Rauque, pesant, interminable. Son écho résonna longuement dans la tête d'Emehnn, tant et si bien qu'Alyor, l'éternel médecin de famille, dû se répéter :

- Messire ? Messire, Sa Majesté le Roi, Votre Père, vient de rendre son dernier soupir, je le crains. Il me faut avertir vos frères et sœurs ; vous allez devoir faire une annonce au peuple.

Emehnn n'eut aucune réaction ; il ignora le regard interrogateur et soucieux que posa sur lui le vieux guérisseur. Il ne bougea pas plus lors de sa sortie de la chambre royale.

Son premier mouvement lui arracha une grimace, ses muscles endoloris lui rappellaient les heures d'immobilité passées au chevet du mourant. Le jeune prince avait été le seul à veiller son père ; pourquoi, il ne le savait pas lui-même. Emehnn se leva avec lenteur et se pencha par-dessus le lit royal pour débrancher l'appareillage désormais inutile qui avait maintenu son père en vie ces dernières semaines. Il laissa son regard errer sur le visage décharné du pitoyable vieillard allongé sous les draps immaculés. Son père, le Roi, mort. Ainsi, le tyran si redouté avait finit par capituler devant quelque chose, fut-ce une maladie ; Emehnn avait toutes les peines du monde à y croire.

Brusquement, le jeune homme se ressaisit. Il détailla la scène une dernière fois, pour en imprimer l'image dans sa mémoire, et sortit de la chambre à grands pas décidés. Les lourds battants couverts d'armoiries de la porte se refermèrent en chuintant sur son ancienne vie. A présent, il devait se soucier de son avenir.

Il rejoignit ses frères et sœurs dans la Grande Salle, où Alyor avait déjà fini de leur annoncer la nouvelle. Quelques regards se tournèrent vers Emehnn à son entrée, mais la plupart ne remarquèrent même pas son arrivée, comme à l'accoutumée. Le jeune homme avait finit par s'habituer à cette transparence, ce dédain qu'il avait toujours connu. Comment en aurait-il été autrement ? Son père, le si fringuant monarque, avait conçu tellement d'enfants qu'il n'en avait jamais connu le nombre. Emehnn, lui, le savait. Quarante-et-un. Et lui était le dernier. L'héritier de la couronne étant traditionnellement l'aîné des enfants, quarantes vies le séparaient du trône tant convoité. Le jeune homme avait passé sa vie à se répéter que cela n'avait aucune importance, qu'il ne souhaitait de toute façon pas assumer ce rôle ; il n'empêche qu'aujourd'hui il ne pouvait s'empêcher d'examiner ses frères et sœurs d'un œil différent. Et il n'était pas le seul.

Oden, l'aîné à la place si convoitée, ne semblait pas s'apercevoir des regards haineux et calculateurs qui pesaient sur lui. Confiant et orgueilleux, comme toujours, il avait oublié son âge déjà vénérable et caracolait comme un jeune courtisan ; l'attente de toute une vie se concrétisait enfin. Il avait cru mourir avant son père, éternel prince, et ne pouvait s'empêcher de rayonner de joie malgré le masque de deuil qu'il s'était imposé. Lhessa, la numéro dix-huit, se tenait à ses côtés et ne cessait de murmurer sur un ton réprobateur, en pure perte.

Emehnn parcourait la fratrie du regard à la recherche d'une personne bien précise : le trente-sixième de ses frères, le plus dangereux. Daykin n'avait jamais cessé d'afficher ses ambitions, et cela n'était un secret pour personne qu'il n'hésiterait pas à se débarasser de ses aînés pour accéder au trône. Son absence était plus que suspecte. Emehnn était parfois heureux d'être le dernier sur la longue liste des héritiers ; ainsi, il n'avait pas à craindre pour sa vie. L'agonie de leur père ayant été interminable, les plus calculateurs avaient eu le temps de mettre au point les stratagèmes destinés à éliminer leurs rivaux. Le palais devait être truffé de pièges en tous genres, attendant d'être déclenchés. A présent, le monarque n'était plus, et le bal allait commencer.

 

Ce fut une ombre qui alerta Emehnn ; son œil vif capta le mouvement sur sa gauche et ses réflexes le jettèrent au sol. Il devina plus qu'il ne vit la petite sphère argentée traverser l'immense vitrail pour aller s'écraser au centre de la Grande Salle, profitant de son vol-plané téléguidé pour balayer l'ensemble de la pièce à l'aide de rayons mortels. Le jeune homme se redressa quelques secondes après avoir entendu le bruit d'impact signifiant la destruction de l'arme redoutable. Une vision apocalyptique l'attendait ; la plupart de ses frères et sœurs gisaient sur le sol, immobiles. Ceux qui n'avaient pas été suffisamment rapides pour se jeter à terre avaient été les premiers touchés ; le hasard était responsable de la mort des autres, victimes du quadrillage aléatoire de l'appareil.

Ce carnage abominable était signé Daykin ; lui seul avait pu être à la fois assez cruel pour penser à utiliser cette arme qui tuait sans distinction, assez courageux pour la voler au Centre d'Armement où elle était fermement gardée, et assez stupide pour programmer un quadrillage trop lâche qui laisserait des survivants. Emehnn ne fut pas le seul à se faire cette réflexion, et deux de ses frères s'engouffrèrent en courant dans les couloirs menant à ses appartements.

Le jeune homme sortit lentement de la Grande Salle, sonné par la violence dont il venait de réchapper de justesse. Son cœur fit un bond lorsqu'il vit la sage Lhessa franchir elle aussi les portes battantes ; il courut vers sa sœur favorite et se jeta dans ses bras. Elle l'accueillit avec chaleur, des larmes incontrôlables baignant ses joues rougies par le sang. Emehnn mit quelques minutes à se rendre compte qu'elle murmurait quelque chose, en boucle. Les mêmes mots revenaient sans cesse, comme une litanie, et le dernier-né eu peur pour sa santé mentale. Il la secoua jusqu'à ce qu'elle semble s'éveiller, comme sortant d'un rêve... Ou plutôt d'un cauchemar. Elle se ressaisit très vite et jeta un regard terrifié sur son jeune frère en lui apprenant qu'elle était à présent la plus âgée de la fratrie. Oden et les autres anciens avaient été trop âgés pour réagir à temps ; Lhessa était la seule rescapée du groupe qui se trouvait au centre de la pièce. Retrouvant progressivement ses esprits, la future reine héla un serviteur pour qu'il fasse venir des médecins et des robots nettoyeurs, puis elle retourna dans la salle dénombrer les morts et les blessés ; il fallait savoir qui était encore en vie.

Emehnn ressentit le besoin de prendre l'air et décida d'aller se promener dans les jardins du palais. Il avait toujours aimé ce lieu. Son père, collectionneur dans l'âme, avait rassemblé toutes les plantes, les sculptures et les mobiles musicaux qui avaient attiré son regard lors de ses nombreux voyages au sein du royaume. Il avait dû faire intervenir des centaines de spécialistes, de toutes sortes de planètes, pour qu'ils viennent acclimater les essences qu'il avait élues et leur permettent de pousser dans les jardins royaux. Il en résultait un mélange hétéroclite et coloré, totalement unique dans l'Univers, dont le charme étrange avait toujours séduit Emehnn. Aujourd'hui le monarque n'était plus, mais les jardins perdureraient longtemps, en témoignage de son passage dans l'Histoire.

Un bruit léger, comme un froissement de tissus, tira le jeune homme de sa rêverie. Curieux, il s'arracha à la contemplation d'un superbe azeroth en fleurs pour essayer de déterminer d'où provenait ce son. Au détour d'un bosquet, il tomba nez à nez avec un groupe d'hommes tout de noir vêtus, à la démarche furtive. Reconnaissant le costume traditionnel des tueurs si redoutés de la Lune Noire, satellite abhorré de la planète royale, il voulut s'enfuir à toutes jambes ; il ne fut pas assez rapide.

 

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Dernière mise à jour de cette page le 13/06/2009

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