Héritage II

Emehnn se réveilla dans des fourrés, ligoté, et avec une terrible migraine lui martelant les tempes. Il fut particulièrement surpris d'être encore en vie : d'ordinaire, les Lunards ne laissaient personne en état de témoigner de leur passage. Pour qu'ils agissent ainsi, il fallait qu'ils soient certains de ne risquer aucune représaille. Ce qui signifiait qu'ils avaient un allié puissant, et un tel allié ne pouvait être... qu'un membre de la famille royale ! Un de ses frères avait dû faire venir ces tueurs pour éliminer ses rivaux ! Lhessa ! Il fallait la prévenir ! Tirant sur ses cordes sans parvenir à se détacher, Emehnn rugit d'impuissance en entendant de terribles hurlements s'élever du palais. Apparemment, plusieurs victimes avaient essayé d'échapper à leur mort en s'enfuyant par les jardins. A ce qu'il pouvait en entendre, aucun n'avait réussi à faire plus de quelques pas à l'air libre.

Des larmes de rage et de désespoir roulèrent sur les joues du jeune homme à la pensée que Lhessa, la seule de ses sœurs qui lui ait jamais accordé un regard, avait dû périr sous les dagues de ces hommes redoutables. Sa sagesse et sa gentillesse auraient dû la préserver ; elle aurait fait une excellente reine... La vie n'était pas juste.

Emehnn lutta des heures durant pour se dégager de ses entraves ; en pure perte. Il appela, hurla à s'en faire éclater les poumons, mais personne ne l'entendait. De toute évidence, les centaines de personnes qui vivaient dans le palais avaient bien trop à faire pour se permettre de flâner dans les allées du jardin. Même les jardiniers avaient dû être réquisitionnés en cette période de crise. Le jeune homme, à force de contorsions, réussit à s'extirper des fourrés où il avait été camouflé. Il se mit à ramper, mètre après mètre, sur les allées gravillonnées qui menaient aux communs, le bâtiment le plus proche. Ses vêtements partirent en lambeaux et il sentit le sang commencer à couler de sa peau écorchée alors qu'il n'avait pas encore parcouru le quart du chemin. Il serrait les dents et concentrait son attention sur le décor qui l'entourait pour éviter de trop penser à la douleur. Dire que les souterrains du palais regorgeaient de vaisseaux de toutes les tailles et de toutes les formes, capables d'atteindre les planètes les plus isolées en des temps records, et que lui se traînait comme un ver à la surface d'une allée ! L'ironie de la situation lui arracha un rictus.

La nuit était déjà bien avancée lorsqu'il parvint aux marches des cuisines. Sa voix était rauque et presque inaudible d'avoir hurlé pendant des heures ; il fallut qu'un commis sorte vider une bassine d'eau pour qu'on se rende compte de sa présence. L'apparence d'Emehnn arracha un cri d'horreur au jeune apprenti, qui se précipita dans les cuisines pour appeler un supérieur. Le jeune prince ligoté pleura de soulagement en voyant Naya, l'imposante cuisinière, descendre les marches pour voir de quoi il en retournait. La matronne ne le reconnut pas au premier regard ; elle ne vit qu'un corps frêle couvert de sang, et se demanda s'il était toujours en vie. Elle ordonna à deux de ses plus robustes commis de l'amener au chaud à l'intérieur.

Emehnn fut allongé sur une table en bois massif et sentit un couteau trancher ses liens. Il n'avait plus la force de bouger, et ses tentatives pour parler se soldaient à un pitoyable murmure, totalement incompréhensible. Il était presque aphone. Naya s'approcha de lui avec une cuvette d'eau chaude et des linges propres pour pratiquer les premiers soins. Quand elle comprit qu'il essayait de lui parler, elle pencha sa lourde tête vers lui et, ce faisant, croisa son regard. Ses yeux s'agrandirent quand elle reconnut le jeune garçon qui, il n'y avait pas si longtemps que cela, venait sans cesse traîner dans ses cuisines pour mendier quelques sucreries. Elle partit en courant, bousculant par la même occasion l'infirmière qui avait été appelée pour l'examiner.

Quand Naya revint, elle était accompagnée d'Alyor, et tous deux pleuraient à chaudes larmes. Le vieux médecin congédia l'infirmière, qui avait presque terminé de laver et panser les plaies d'Emehnn, et acheva le travail. Naya s'était assise à proximité de la tête du jeune homme. Quand les deux vieux amis de la famille eurent séché leurs plus grosses larmes, ils réussirent à expliquer au jeune prince qu'il était le dernier survivant de sa lignée. Daykin avait été exécuté sur place par les frères qui l'avaient retrouvé ; Lhessa s'était vaillamment défendue mais elle n'avait pu faire face aux tueurs noirs trop nombreux, comme la majorité de ceux qui avaient survécu à la première attaque. En vérité, une fois les Lunards enfuis, il n'était resté que le plus jeune frère d'Emehnn, leur commanditaire. Dalor n'avait cependant pas eu le temps de profiter de sa terrible victoire ; des nanites tueuses camouflées dans une corbeille de fruits, au départ destinée à Lhessa et dans laquelle il avait allègrement pioché, lui avaient été fatales. Aucun survivant n'ayant été retrouvé, le Conseil était en train d'organiser un vote, destiné à élire un régent pour le trône. Et voilà qu'Emehnn surgissait ! Tout n'était donc pas perdu. Naya et Alyor ne cessaient de pleurer de soulagement.

Le futur Roi fut porté jusque dans ses appartements, et deux gardes furent placés en faction devant sa porte avec l'ordre de ne laisser passer personne. Il fallait qu'il se repose. Pendant que tous se demandaient comment avait pu survivre ce jeune garçon si insignifiant, dont beaucoup découvraient d'ailleurs l'existence, Emehnn tournait et retournait les évènements dans sa tête. Les Lunards l'avaient épargné, lui. Pourquoi ? Une seule réponse était possible : ils avaient fait une erreur. Eux si efficaces et si organisés ne l'avaient pas reconnu, ils avaient dû le prendre pour un jardinier ou un serviteur quelconque. Ses pauvres vêtements, en toile sans apprêt, ainsi que le fait que son visage ne soit jamais apparu dans les télétransmissions à destination du royaume, étaient probablement en cause.

Emehnn se mit à sourire, puis à rire à gorge déployée, autant que sa voix cassée le lui permettait. Il avait été sauvé par ce dont il avait souffert toute sa vie. Emehnn, prince des courants d'air, pauvre quarante-et-unième fils dont personne ne s'était jamais soucié, allait devenir Roi.

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Dernière mise à jour de cette page le 13/06/2009

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