Le drame
Théo parcourait les rues vides de la ville depuis des heures déjà. Il n’avait pas découvert âme qui vive. Les voitures au milieu de la chaussée, les portières encore ouvertes, témoignaient de la vitesse à laquelle tout s’était passé. Il soupira, et se remit en quête d’un magasin d’alimentation. Il en avait assez de se nourrir de boîtes de conserves, mais il n’avait pas le choix.
Avisant une enseigne de supermarché, il se dirigea vers la boutique. Comme les autres elle était intacte, avec sa porte grande ouverte ; les gens n’avaient pas pris la peine de refermer derrière eux dans leur fuite effrénée. Il passa rapidement devant le comptoir, cherchant des yeux le rayon qui l’intéressait ; les produits autrefois frais dégageaient une odeur de putréfaction presque intolérable, les surgelés avaient pris le même chemin. Point de chaîne de froid sans électricité… Ce qui attrista le plus Théo, cependant, ce fut de constater une fois de plus qu’aucune mouche ne bourdonnait au-dessus de ce désastre culinaire. La Nature n’avait pas encore repris ses droits dans la zone maudite.
Le jeune homme entassa des boîtes de raviolis et autres plats en conserve dans son sac à dos. Une fois suffisamment réapprovisionné, il hissa le sac sur son épaule avec effort et reprit le chemin de sa maison.
De retour chez lui, il rangea soigneusement ses courses dans le placard de la cuisine. Comme à l’accoutumée, ce geste simple lui rappela sa mère et lui amena les larmes aux yeux. Il espérait qu’elle était saine et sauve, quelque part. Elle lui manquait tellement…
Reprenant ses esprits, il grimpa l’escalier menant à sa chambre quatre à quatre. Depuis le jour funeste où tout était arrivé, il avait entrepris de relire toute sa bibliothèque pour passer le temps. Il fallait bien s’occuper, et cela lui évitait de trop penser. De se répéter que tout était de sa faute. De sa faute à lui, Théo Enagan, petit étudiant en chimie à la Sorbonne…
La culpabilité le rongeait un peu plus chaque jour. Il faut dire que chacune de ses promenades lui démontrait l’ampleur du désastre qui avait frappé non seulement la capitale, mais le pays tout entier, à ce qu’il avait pu en déduire : plus de télé ni même de radio, plus d’électricité, plus âme qui vive. La tempête de la semaine dernière avait endommagé de nombreux pylônes dans la région, Théo les avait vus au cours de sa recherche désespérée de rescapés. Aucun technicien ne viendrait les réparer ; depuis une semaine il lisait à la lueur d’une bougie.
Il ne l’avait pas voulu, évidemment. A aucun moment il ne s’était douté de l’impact qu’aurait sa petite expérience sur le pays. D’ailleurs, les états frontaliers avaient-ils été épargnés ? Il n’en avait aucune idée. Il l’espérait. Et dire que tout avait commencé par un défi stupide… Il n’avait mis que quelques jours à amasser les ingrédients en quantité suffisante et à fabriquer le dangereux fluide. Tout cela était très simple pour un chimiste, même pour un étudiant en deuxième année seulement. Il avait ensuite récupéré à droite à gauche des dizaines de fioles de verre qu’il avait remplies consciencieusement. Des dizaines seulement, pas plus, puisqu’il avait trouvé le moyen de concentrer le produit pour décupler ses effets. Beaucoup trop. Il ne s’en était rendu compte qu’après.
Il avait ficelé le tout de façon à former une sorte de sphère de verre, les bouchons tournés vers l’intérieur. Deux amis l’avaient aidé à monter sa création sur le toit de la fac. Il avaient eu des difficultés à déplacer cet amalgame brinqueballant, aussi fragile qu’encombrant ; heureusement que Théo avait réussi à l’assembler sans se faire prendre dans une salle de l’étage le plus élevé. Une fois en haut, ses collègues avaient sorti une caméra pour filmer l’exploit en cours. Théo, en riant, avait enfilé un masque à oxygène, histoire de dramatiser. Cela l’avait sauvé. En riant toujours, il avait fait passer la sphère par-dessus le rebord du toit, et l’avait regardé s’écraser en bas, au milieu de la foule. 16h, un jeudi après-midi, la place était noire de monde. Il avaient choisi cet horaire sciemment.
Quand l’ensemble s’était écrasé en bas, elle n’avait blessé personne ; ils avaient veillé à bien condamner la zone à l’aide de rubans en plastique. Cependant, Théo avait très vite compris que quelque chose n’allait pas. Il avait immédiatement cessé de rire.
Les gens les plus proches, puis très rapidement tout le monde alentour, même ses complices, avaient commencé à vomir, à suffoquer. Certains s’étaient écroulés, livides, et les autres avaient commencé à courir, se piétinant dans leur fuite désespérée. La plupart n’avait pas pu aller bien loin. Les autorités avaient vite réagi à l’alerte et fait évacuer le secteur ; des ambulances avaient parcouru la zone et des hommes en combinaisons protectrices en étaient sorti pour secourir les malheureux qui gisaient à terre. La ville tout entière s’était vidée à une allure effrayante. La dernière fois qu’il avait pu regarder la télévision, avant que tout ne soit coupé, Théo avait apprit que le nuage toxique continuait de se propager. Toutes les zones qu’il contaminait avaient été déclarées dangereuses pour l’homme, et vidées de leurs occupants. Même les animaux avaient fuit.
Théo était resté caché sur son toit, honteux et terrifié, jusqu’à ce que la faim l’en déloge. Quand son masque à oxygène avait fini par le lâcher, il s’était préparé au pire. Heureusement pour lui, le vent avait déjà déplacé le plus gros du nuage, et il s’était contenté de vomir, vomir jusqu’à ce qu’il ait une idée lumineuse : il s’était précipité dans une pharmacie et s’était plaqué un linge imprégné de lotion anti-rhume sur le nez et la bouche. Le camphre, la menthe et l’eucalyptus lui avaient permis de mieux respirer.
Il avait ensuite erré des semaines dans la ville fantôme, rongé de remords. Depuis quelques jours, l’air était redevenu respirable sans artifices. Théo se demandait combien de temps ils mettraient à s’en rendre compte, et à revenir. Probablement qu’ils prendraient leur temps, par prudence. Peut-être même qu’ils se demandaient encore ce qui avait pu provoquer un tel désastre.
Non, vraiment, vouloir entrer dans le Guiness des Records en fabriquant la plus grosse boule puante du monde, ça n’avait pas été une excellente idée…
Azraelle
1. florence Le 13/09/2008 à 21:51
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